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Un article mis en ligne  par la Rédaction de LEPOTENTIELONLINE.COM

_Allocution prononcéepar le professeur Tshiunza Mbiye lors de la Conférence de l’Université de Kinshasa à l’occasion de la journée d’Union Africaine le samedi 24 mai 2014.

Le monde dans ses lignes de fonds monétaire

Quand on observe le monde actuel du point de vue des réalités monétaires, on constate trois grandes lignes de fond.  Il y a d’abord l’existence de grandes puissances économiques avec une monnaie dominante.

C’est le cas du dollar pour les Etats-Unis. C’est aussi le cas du yuan pour la Chine, qu’elle utilise comme instrument de pénétration commerciale dans le monde, avec ses énormes excédents de balance des paiements, lesquels font de l’Empire du Milieu le financier du monde. C’est enfin le cas de la Russie dont les produis de base, notamment le gaz, sont utilisés comme instrument de la reconquête de l’Empire Soviétique par le président Poutine, autour du rouble en tant que monnaie de puissance.

A côté de ces pays continents, on observe la formation de grands blocs économiques avec une monnaie unique, fruit d’un travail de convergence des critères comme ceux des déficits publics sur PIB, des dettes publiques sur PIB, d’inflation, de réserves de change et des taux de change. C’est le cas de l’Europe avec son union monétaire. C’est le cas aussi de l’Amérique du Nord, avec l’Allena, un bloc qui va du Canada au Mexique, formant une zone de libre échange, avec le dollar comme monnaie dominante. En Asie, le yen est utilisé comme monnaie d’échange entre les pays qui n’acceptent pas l’hégémonie du yuan.

Qu’en est-il de l’Afrique?

Dans notre continent, la réalité de base est celle de l’émiettement monétaire. Chaque pays dispose de sa monnaie, même si on observe depuis plus de 15 ans les projets de création des zones monétaires ou d’intégration monétaire. D’abord au niveau du continent avec le projet de coopération monétaire africaine (PCMA) piloté par les banques centrales et qui devait doter le continent d’une monnaie unique à l’horizon 2020. Ensuite au niveau régional où d’autres projets ont vu le jour, qui devaient déboucher sur la mise en circulation des monnaies régionales en remplacement des monnaies nationales. C’est le cas des pays membres de la SADC qui devraient, à l’horizon 2018, se doter d’une monnaie commune, des pays membres du Comesa, qui, à l’horizon 2025, devraient avoir une monnaie commune.

Il convient d’observer que le processus censé doter le continent et les régions des monnaies uniques est calqué sur le modèle européen, avec toute la batterie des critères de convergence comme les ratios déficit public-PIB, dette publique-PIB, réserves internationales, taux de change, taux d’inflation, tout en ignorant les préalables nécessaires à la réussite de ce genre d’intégration monétaire. Préalables qui sont de l’ordre d’une vision commune et d’un projet d’ensemble partagé sur la base des valeurs communautaire. Faute de cette base, selon certaines évaluations, aucun des projets existants ne dotera ni le continent ni les régions des monnaies uniques ou communes, à part peut-être l’Union monétaire Ouest-africaine, qui regroupe les anciennes colonies françaises avec le franc CFA comme monnaie commune et à laquelle se joignent le Nigeria, le Ghana et d’autres pays, anciennes colonies britanniques, d’abord sous la forme d’une chambre de compensation, puis sous la forme d’une Agence monétaire.

Les questions qui se posent pour l’Afrique sont celles-ci :

- Comment expliquer l’émiettement monétaire qui persiste et l’échec d’étape dans la volonté de doter le continent et les régions des monnaies communes?
- Si l’on doit aujourd’hui travailler pour la construction de la monnaie unique africaine ou des monnaies communes régionales, é est pour quels enjeux?

Monnaie et intégration

Il convient avant tout de poser la question suivante qui doit être à la base de toute réflexion sur la monnaie dans le monde d’aujourd’hui: nous économistes, en Afrique ou ailleurs, sommes-nous sûrs de savoir ce qu’est la monnaie? Je sais que dans les facultés de gestion et de sciences économiques, nous avons l’habitude d’enseigner, jusqu’à la nausée, les trois fonctions cardinales de la monnaie: unité de valeur, moyen de paiements et réserve

De valeur. Mais la monnaie est plus que cela et la compréhension de son sens exige une démarche interdisciplinaire, qui va au-delà des considérations purement économiques et financières. C’est peut-être pour avoir négligé ces dimensions humaines fondamentales où s’enracinent la monnaie et les forces motrices de son sens que les projets d’intégration monétaire en Afrique tournent en rond.

Sur ce point, on devrait prendre au sérieux l’affirmation du philosophe français Patrick Viveret, auteur d’un beau livre intitulé: La Cause humaine, livre publié à Paris par les Editions les liens qui libèrent, en 2012. Sans aucune réserve, Patrick Viveret écrit: « les économistes ne comprennent pas la monnaie », pour deux raisons.

La première, c’est que la monnaie n’est pas d’origine économique, mais religieuse. En la comprenant selon son origine, l’on peut saisir le sens de la crise financière qui a frappé le capitalisme financier mondial ces dernières années. Car le mot finance comme le mot monnaie renvoi à «fides» ; confiance, foi. Et les économistes eux-mêmes y font allusion lorsqu’ils parlent de la monnaie de papier (billets de banque) et de la monnaie d’écriture en les qualifiant de « fiat money». En plus, le socle de la monnaie que les économistes ignorent selon Viveret vient de « credere », croire, d’où d’ailleurs le terme de crédit, c’est-à-dire la confiance faite par une banque lorsqu’elle crée la monnaie en octroyant le crédit à un client.

La deuxième raison invoquée par Viveret, pour laquelle il pense que nous, économistes, nous ne comprenons pas la monnaie, c’est la tendance, que la plupart d’entre nous ont de ne pas poser sur la monnaie au regard pluridisciplinaire destinée à en saisir l’ampleur du sens et la profondeur de signification. Quand on s’enferme dans une vision monodisciplinaire d’une réalité aussi profondément ancrée dans les relations, on s’interdit de comprendre les grandes crises de la société actuelle. On s’interdit surtout de saisir tout ce qui est en dehors de l’économie et qui pourtant est important et décisif pour saisir la substance de l’économie. A savoir: les relations de pouvoir, les forces de croyance.

L’émiettement monétaire de l’Afrique et surtout l’échec du processus d’intégration dans les étapes actuelles ne peuvent s’expliquer que si l’on prend en compte les dimensions de foi, de confiance et de relations de pouvoir qui structurent la vie des nations africaines aujourd’hui. Si on n’arrive pas à la monnaie unique africaine et à aux monnaies uniques régionales, c’est le signe qu’il y a une profonde crise de confiance, de voie et de relations humaines entre les pays dans l’Afrique d’aujourd’hui. C’est un problème de conscience communautaire et de foi politique avant d’être un problème d’économie et de finance.

Mimétisme et échec actuel des projets d’intégration

L’économiste Mundell, partant de l’observation des faits prévalant dans les pays développés, loin de la situation que connaissent les pays africains, candidats aux projets d’intégration, avait théorisé les préalables à la création à ce qu’il avait qualifié de zones monétaires optimales. Les pays candidats devaient être caractérisés par les relations commerciales développées et des niveaux de développement pas trop asymétriques dans un contexte de mobilité des facteurs de production (principalement le capital et le travail). Les pays devaient être ouverts et disposer d’une base d’exportations assez diversifiées les uns vis-à-vis des autres membres. Combien de pays africains, soit au niveau du continent. soit à celui des régions, remplissent ces préalables théorisés par Mundell? Faut-il s’étonner de l’échec actuel de tous les projets, du moins à cette étape? Ne fallait-il pas, comme le propose le professeur Kabeya Tshikuku, partir de l’identification de véritables obstacles à l’intégration et proposer un processus pertinent de construction de l’unité monétaire?

L’autre mimétisme concerne les critères et règles de convergence macroéconomique afin d’accélérer l’intégration en se fondant sur l’expérience européenne. En plus des critères mentionnés ci-dessus, au niveau de la monnaie unique africaine, il y avait aussi les critères dits de second rang, encore plus difficiles à réaliser, tels que la non-accumulation de nouveaux arriérés intérieurs et extérieurs porter les recettes publiques à 20 pour cent du PIB, ramener la masse salariale dans le secteur public à moins de 35 pour cent des recettes fiscales totales maintenir stable le taux de change réel, financer à hauteur de 20 pour cent des investissements publics sur recettes fiscales et maintenir des taux d’intérêts réels positifs. Combien de pays sont prêts alors que nous sommes à 7 ans du lancement de la monnaie africaine? Je ne dis pas qu’il faut rejeter ces critères en bloc. Je pense qu’il faut les reformuler à partir des situations concrètes que connaissent les pays africains.

Pourquoi l’émiettement.

J’ai signalé les pays comme les Etats-Unis, la Chine, l’Europe de 17 membres de l’Union monétaire européenne. Ces pays ont formé des grandes forces d’action grâce à leur monnaie, source de leur puissance et de leur domination. Le dollar domine le monde depuis Bretton Woods, par lequel les Etats-Unis finançaient sans pleurs, avait clamé le président Charles de Gaulle, leurs déficits des finances publiques et de leur balance de paiement. Aujourd’hui, la Chine, grâce à une monnaie sous-évaluée, engrange des excédents, au point de totaliser plus de 2 500 mille milliards de dollars, une véritable réserve de guerre économique et politique surtout vis-à-vis Etats-Unis dont elle finance le rachat de dettes.

Que dire de notre Afrique et de ses monnaies qui apparaissent comme de petites monnaies sans souffle, arrimées pour la plupart aux grandes monnaies qui leur servent de couverture et même de parapluie comme c’est le cas pour le franc CFA, hier sous parapluie du Francs français, aujourd’hui sous celui de l’Euro.

Dans ce schéma, l’émiettement monétaire de l’Afrique est l’expression d’une anthropologie de l’impuissance et d’un esprit de servitude, pour reprendre l’expression de l’économiste camerounais Tchuindjang Poemi, mort dans de circonstances mystérieuses pour avoir critiqué la zone franc dans un ouvrage désormais classique : Monnaie, servitude et liberté. La servitude dont il est question n’est pas seulement celle imposée par les rapports de force mondiaux, mais la servitude volontaire acceptée et entretenue par les Africains eux-mêmes, faute d’une dynamique de liberté tendue vers l’avenir. On peut parler d’une servitude volontaire, car nos dirigeants savent qu’ils peuvent se construire un destin nouveau sur une véritable unité monétaire de liberté, soit au niveau continental, soit au niveau régional, qui rendrait l’Afrique forte.

Mais ils ne semblent pas vouloir s’engager sur cette voie avec une réelle volonté de réussir. Le retard sur le projet de construction de l’unité monétaire en Afrique manifeste ce manque de volonté. Il est temps que les jeunes générations d’intellectuels africains comprennent que l’émiettement monétaire nous rend prisonniers de l’impuissance et de la politique de servitude voulue. Il est temps qu’elles comprennent qu’il n’est pas possible de s’enfermer dans une telle prison au moment ou l’exigence majeure pour le continent est de viser la puissance et la liberté.
    
L’intégration monétaire africaine: quels enjeux

Depuis la crise financière de 2007-2008, qui a vu le capitalisme financier s’effondrer dans ses principes fondamentaux de marché régulateur des relations sociales et de l’enrichissement d’une minorité comme force de ruissellement dont tous autres (99 pour cent dont parle Stiglitz) allaient bénéficier automatiquement, et devant le creusement des inégalités aussi bien entre pays qu’au sein même des pays développés que vient d’épingler F. Bouguignon, ancien dirceteur de la Banque Mondiale, nous savons tous que le monde entre dans une période de remise en question radicales du système du capitalisme financier et de son projet de civilisation. L’économie doit changer de vision. Elle ne doit plus être une simple science de production et de distribution des richesses -dans la seule perspective d’accumuler les profits pour une minorité qui accapare le pouvoir politique, financier, social et même culturel. Elle ne peut plus être une économie de captation, comme dirait Patrick Viveret, mais une économie du bonheur partagé, selon le mot du philosophe Ka Mana. Si l’Afrique s’inscrit dans cette nouvelle vision de l’économie, la monnaie unique sera alors pour elle le signe d’un choix pour construire un autre destin, pour l’émergence d’une nouvelle société, pour parler encore comme Patrick Viveret. On sortirait alors du système de captation pour mettre l’argent au service des valeurs essentielles: pour le consacrer à l’amitié, à la créativité, à l’art, aux valeurs morales et spirituelles. La monnaie, en plus des fonctions que lui reconnaissent les économistes, serait un instrument pour nouer des liens de convivialité, de solidarité, d’altruisme, valeurs fondamentales du terroir du monde noir.  

(*) Allocution prononcée par le professeur Tshiunza Mbiye lors de la Conférence de l’Université de Kinshasa à l’occasion de la journée d’Union Africaine le samedi 24 mai 2014.
http://www.lepotentielonline.com/index.php?option=com_content&view=article&id=8296:l-integration-monetaire-africaine-pour-quels-enjeux&catid=86:politique&Itemid=473

Tag(s) : #Intégration africaine

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